Le mythe toxique de la « vocation » : Et si la santé mentale passait par la « juste distance » ?

« Trouve un travail que tu aimes, et tu ne travailleras pas un seul jour de ta vie. »

Cette phrase circule partout. Elle orne les murs des startups, elle se glisse dans les discours de motivation. Et pourtant, dans la réalité de nos entretiens en psychologie du travail, elle est devenue l’une des injonctions paradoxales les plus redoutables de l’époque.

Des professionnels compétents, consciencieux, qui font un excellent travail, sont habités par un sentiment d’illégitimité. Ils se confient, presque honteux : « Je fais mon travail correctement, mais je ne vibre pas. Est-ce que je rate ma vie ? »

Non. Vous ne ratez rien. Mais vous êtes victime d’un mythe qui a envahi notre rapport au travail depuis des décennies.

Le piège de la passion : deux risques passés sous silence

La culture de la « vocation passionnée » n’est pas neutre. Elle produit deux effets psychosociaux bien documentés.

Le premier, c’est le surinvestissement. Concept issu de la psychodynamique du travail, décrit par le psychiatre Christophe Dejours, le surinvestissement désigne le mécanisme par lequel une personne met toute son identité dans son travail. Un échec ou une mise à l’écart (un projet qui échoue, une décision prise sans elle) n’est alors plus un simple incident de parcours. C’est une attaque contre soi.

Le second, c’est la stigmatisation de la « normalité ». Quand la norme devient « être passionné », celui qui fait « juste » bien son travail, sans y investir toute son énergie psychique, devient suspect. Cette pression crée un sentiment d’illégitimité qui, à long terme, agit comme un facteur de risque psychosocial à part entière.

Et si la réponse n’était pas la passion, mais la résonance ?

Le sociologue allemand Hartmut Rosa a introduit un concept qui éclaire considérablement ce débat : la résonance.

La résonance, ce n’est pas la passion. Ce n’est pas l’enthousiasme permanent. C’est la capacité à être en relation vivante avec le monde qui nous entoure, à pouvoir agir sur lui, à s’y reconnaître, à ne pas être un simple engrenage. Elle présuppose un pouvoir d’agir réel : celui que Yves Clot a placé au cœur de la clinique de l’activité.

Autrement dit, on n’a pas besoin de « vibrer » pour être en santé au travail. On a besoin de pouvoir agir, de se reconnaître dans ce qu’on fait, et de ne pas s’y perdre. Avoir une juste distance professionnelle.

⚡ Le trépied du sens : trois conditions, pas une

Le psychiatre Christophe Dejours a identifié trois conditions nécessaires pour que le travail ait du sens. Pas une seule. Trois. Et aucune ne passe par la passion.

1️⃣ Le jugement d’utilité : « Ce que je fais a une valeur réelle pour autrui, pour mon client, pour mon équipe, pour la société. » Mon travail ne dépend pas de mon enthousiasme pour être utile. Il dépend de sa qualité et de son impact.

2️⃣ Le jugement de beauté : « J’ai les moyens de travailler selon les règles de l’art. Je peux faire du bon travail, selon mes propres critères de qualité et ceux de mon métier. » C’est le « beau travail » qui nourrit le pouvoir d’agir.

3️⃣ La jugement d’originalité : « je fais du bon travail avec mon style personnel, un style qui est reconnu par mes pairs. » Je suis reconnu en tant que personne à part entière.

Si ces trois conditions sont réunies, le travail a du sens. Même s’il n’est pas une « passion », même s’il ne « vibre » pas.

Trois pistes pour trouver sa juste distance

Si vous vous reconnaissez dans ce portrait — professionnel fiable, compétent, mais habité par le sentiment de ne pas « assez aimer » son métier, voici comment recadrer :

✅ Tournez votre regard vers le collectif : Le sens au travail ne se construit pas seul. Parlez avec vos collègues de ce qui compte dans votre métier. « C’est quoi, du bon boulot, entre nous ? » Cette discussion peut vous aider à vous déculpabiliser et à vous reconnaître dans un espace partagé.

✅ Évaluez votre trépied, pas votre enthousiasme : Prenez un moment cette semaine pour vous poser les trois questions de Dejours. Votre travail est-il utile ? Pouvez-vous le faire selon vos critères ? Êtes-vous en accord avec vos valeurs ? Si oui, vous êtes en bonne santé professionnelle, même si vous ne « vibrez » pas.

✅ Acceptez que le travail est un médiateur : Le travail vous permet de créer, de contribuer, de subvenir à vos besoins. Mais il n’a pas à être toute votre vie. Vous êtes aussi parent, ami, citoyen, créatif. Nourrir ces autres dimensions, c’est ne pas se perdre dans le surinvestissement.

Déculpabilisons

Être un professionnel fiable, sain et durable vaut souvent mieux qu’être un passionné au bord de la rupture. La juste distance n’est pas un manque d’engagement. C’est une forme de sagesse professionnelle.

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