Bernard est chef de projet depuis huit ans dans la même entreprise. En réunion, il pose son téléphone sur la table et répond à ses mails pendant les échanges. Chaque fois qu’une décision est annoncée, il lève les yeux et dit : « On va voir combien de temps ça tient. » Ses collègues l’évitent. Son manager le range dans la catégorie des « profils difficiles ».
À deux bureaux de là, Nadia enchaîne les réunions de neuf heures à dix-neuf heures, répond aux messages le dimanche matin et déjeune debout entre deux appels. Elle n’a pas pris de vrais congés depuis dix-huit mois, c’est-à-dire une déconnexion du travail qui amènerait les pensées de Nadia vers d’autres territoires que celui de son activité professionnelle. Elle dit qu’elle « adore ce qu’elle fait ».
Le réflexe habituel est de lire ces deux situations par le prisme du caractère : l’un serait « toxique », l’autre « perfectionniste » ou « passionnée ». Ces comportements ne relèvent pas du tempérament. Ce sont des réponses construites et souvent inconscientes à un environnement de travail qui, à un moment donné, a cessé d’être vivable.
Quand le psychisme construit ses digues
Face à la souffrance professionnelle, le psychisme ne reste pas passif. Il fabrique des protections. Des armures inconscientes dont la fonction n’est pas de résoudre le problème, mais de permettre de continuer à travailler sans s’effondrer, de rendre le quotidien supportable. La psychodynamique du travail parle de stratégies défensives. Elles peuvent prendre une forme individuelle ou collective. Elles sont d’autant plus rigides que la souffrance est intense et durable. Et elles ont un coût : elles consomment de l’énergie psychique, éloignent du sens du travail et, paradoxe cruel, accélèrent à terme l’épuisement qu’elles tentaient d’endiguer.
Le cynisme : transformer le meilleur des engagements en désa
Bernard n’a pas toujours été comme ainsi. Il y a cinq ans, il portait ses projets avec une exigence réelle. Il défendait la qualité, proposait des améliorations, s’investissait, en dépit des réorganisations successives. Puis les promesses non tenues se sont accumulées. Les décisions prises sans concertation. Les efforts passés sous silence. Et un jour, la porte de l’engagement s’est refermée en lui.
Le cynisme professionnel est rarement un trait de caractère. C’est, dans la grande majorité des cas, un désinvestissement protecteur, la décision de ne plus rien espérer pour ne plus être déçu. Dire « je m’en fous » est souvent le dernier rempart d’un professionnel qui tenait trop à son métier et qui a été durablement trahi par l’organisation.
La clinique de l’activité nomme une part de cette souffrance le travail empêché : quand les contraintes organisationnelles font obstacle à la réalisation d’un travail de qualité, le professionnel ne peut plus être fier de ce qu’il produit. Cette impossibilité de bien faire, invisible à la hiérarchie, est une source de souffrance réelle et durable. Le cynisme est souvent la cicatrice de cette impossibilité répétée.
L’activisme : l’armure de celui qui n’ose pas s’arrêter
Nadia, elle, ne fuit pas par le détachement. Elle fuit par le mouvement. Sa suractivité professionnelle n’est pas de la passion, c’est une anesthésie par l’agitation. En saturant son agenda, elle s’assure de ne jamais avoir le temps de penser. Parce que s’arrêter, c’est prendre le risque que remonte ce qu’elle tient à distance : le doute, l’angoisse, le sentiment que rien de ce qu’elle fait n’est jamais suffisant.
Derrière cette hyperactivité se cache souvent une insécurité identitaire profonde. Le suractif cherche à prouver, à lui-même autant qu’aux autres, qu’il a sa place, que son travail a de la valeur, qu’on ne pourra pas lui reprocher de ne pas en faire assez. Il ne court pas après la performance : il court pour ne pas être rattrapé par la peur.
Ce mécanisme est d’autant plus difficile à identifier qu’il est valorisé par les organisations. Un salarié qui arrive tôt, répond vite et ne compte pas ses heures est rarement questionné, jusqu’à ce qu’il s’effondre.
Le piège de la lecture par le caractère
Réduire ces comportements à des « problèmes de personnalité » a une fonction commode : elle localise la difficulté dans l’individu et dispense l’organisation de se questionner. Étiqueter Bernard de « toxique » ou Nadia de « perfectionniste » ferme la conversation avant qu’elle n’ait commencé.
Or, ces comportements sont des réponses à un environnement, non des causes. Ils signalent des causes organisationnelles : surcharge chronique, absence de reconnaissance, perte de sens, injonctions contradictoires, marge de manœuvre insuffisante. Critiquer ces comportements sans en voir la fonction revient à traiter la fièvre en brisant le thermomètre.
Pour les managers : de l’étiquette à la curiosité
Changer de regard est la première étape, non par bienveillance naïve, mais par lucidité clinique. Comprendre la défense, c’est le chemin pour traiter ce qui la rend indispensable.
✅ Face à ce qui pourrait être perçu comme du cynisme : il est vain de demander à Bernard d’être « positif ». Cette injonction invalide sa souffrance et renforce l’armure. Interrogez plutôt ce qui l’a déçu. Ce qu’il espérait. Ce que son travail aurait pu être. L’écoute réelle de cette déception est souvent le premier geste désamorçant.
✅ Face à ce qui pourrait être perçu comme de la suractivité : il est vain de recommander à Nadia de « ralentir ». Mettez au travail ses priorités avec elle, afin de sécuriser son environnement de travail. Faites en sorte qu’elle puisse mettre en discussion ses manières de faire avec d’autres collègues qui exercent le même métier.
✅ Dans les deux cas : cherchez ce qui se cache derrière le symptôme. La question n’est pas : « pourquoi est-il comme ça ? » Elle est plutôt de l’ordre : « qu’est-ce qui, dans cet environnement de travail, a rendu nécessaire cette stratégie défensive ? »
Comprendre la stratégie défensive, c’est le premier pas pour soigner ce qui la rend indispensable.
Et vous, quand la pression monte, quel est votre réflexe de survie ? L’attaque ou le repli ? La saturation ou le gel ? La réponse dit souvent plus sur votre environnement que sur vous.



